
Après les péripéties du printemps et de l'été 1968, Cléo, se rendit à son travail. En le quittant en mai de la même année, elle avait prévenu :
– Je prends un mois de vacances.
Cinq semaines plus tard, elle avait averti par télégramme qu'elle prolongeait ses vacances, sans solde. Après avoir posté la dépêche, et enterré gagne-pain et bonne conduite, elle s'était plongée avec délectation dans la vie de nomade hippie, sillonnant le monde avec ses potes dans un bus fleuri. Sans les chars soviétiques, elle y serait encore.
Son escapade à Marseille avait été décrite, détails et photos à l'appui en première page du magazine de l'entreprise Gromy. Dès lors, les collaborateurs de l'organisation internationale connaissaient son échappée. Ils se montrèrent railleurs ou admiratifs, c'était selon.
Lorsque Cléo se hasarda à pointer son nez chez son employeur, le cerbère de service sauta sur son téléphone, lui tourna le dos, parla à voix basse, fit demi-tour et la fixa, ironique :
– Désolé, mais on vous a remplacée, il affichait le sourire satisfait de celui qui pense – elle a ce qu'elle mérite.
– Oui, oui bien sûr.
– On vous attend au bureau du personnel.
Elle s'y rendit avec appréhension, c'était parti pour un sermon.
– Alors, Madame d'Aubertin, vous vous êtes bien amusée, on a fait sa petite révolution. Pas de réponse…
– Votre poste a été repourvu. Cela ne vous étonne pas, je suppose. La voix acerbe la perturba à peine.
– Mais on vous apprécie malgré vos caprices, vous êtes une employée efficace.
Il farfouilla dans ses dossiers :
– Je peux vous proposer un autre travail.
Cléo se retrouva au clavier du nouveau modèle IBM à boule, dans une grande salle, meublée de bureaux, sur lesquels trônaient des machines à écrire accompagnées d'une jeune secrétaire assidue.
En face d'elle, Rolinette souriait.
– Salut !
– Hem, Cléo répondit par un grognement.
Toute la journée, elle tapait des statistiques, des évaluations de situation, des procès-verbaux. Elle les photocopiait, les acheminait dans les différents départements. On y décrivait des conditions alarmantes, des personnes se battant aux quatre coins de la planète. Les rapports étaient distribués à qui de droit, rarement lus et classés sur le champ. Pendant ce temps, dans les pays concernés le désespoir, la faim, la guerre persistaient. Et Cléo derrière sa machine se demandait à quoi cela pouvait bien servir, si le monde nouveau qu'elle avait entrevu abandonnerait enfin le royaume des rêves pour apparaître au grand jour, si les victimes des combats allaient manger à satiété et connaître la paix ailleurs que dans les piles de dossiers.
– On dirait que tu t'ennuies, un brin de sarcasme pointait dans la voix de Rolinette.
– Non, je cache ma joie, c'est tout.
Toutes deux éclatèrent de rire. Les bases d'une longue amitié étaient jetées.
À midi, elles délaissaient la cafétéria de l'entreprise. Il y traînait trop d'effluves de besogneux discutant boulot d'un air important. Elles préféraient les bistrots du voisinage où elles s'attardaient devant un verre de vin rouge.
– Avec un coup de rouge, on s'active tout l'après-midi, hein !
Ces absences prolongées n'étaient pas du goût de tous, mais puisque le travail s'accomplissait, personne ne soufflait mot. Les secrétaires, une denrée rare, décampaient le plus souvent à la moindre remontrance. Et pour mettre la main sur une habile sténo-dactylo, quelle galère !
C'est lors d'un de ces déjeuners bien arrosés que Cléo et Rolinette parachevèrent leur stratégie des week-ends. Un passage à la banque Perrier-Hutin, et Cléo se procura une 2CV d'occasion. Le vendredi 22 heures, cap sur "La Délirante", une discothèque de la ville de Rolle ouverte depuis peu. Elles fréquentaient les lieux, vêtues de shorts en cuir, d'un chemisier et de bottes à talons. Assises au bar, elles jaugeaient la gent masculine en sirotant leur whisky-coca, pouffant à tout moment, se lançaient sur la piste de danse, et s’agitaient frénétiquement.
Un soir, elles quittèrent la discothèque à trois heures du matin passablement éméchées. Au bout d'un quart d'heure, l'aptitude à maîtriser le volant de la 2 CV envolée sous l'effet de l'alcool, l'expédition se termina dans un fossé. Cléo, indemne, avisa Rolinette dont la jambe pendait lamentablement à angle droit depuis le milieu du tibia, ce qui ne l'empêcha pas de s'éjecter de la voiture et de sauter à cloche-pied sur la route. À cause de la peur, de son état d'ébriété, elle ne sentit pas la douleur et fut prise d'un fou rire nerveux.
Sur ces entrefaites, la police débarqua.
– Qu'est-ce qui se passe ?
– Je ne sais pas hoqueta Cléo, j'ai été éblouie par des phares et voilà.
Les policiers appelèrent une ambulance qui emmena Rolinette toujours hilare, invectivant les gendarmes, les ambulanciers et hurlant à l'adresse de son amie tout de même embêtée :
– Je te serai éternellement reconnaissante, un peu de répit, ouf ! Je pourrai écouter de la musique, regarder la télévision.
Les explications de Cléo n'avaient pas vraiment convaincu la police. Mais ils la trouvaient jolie et pathétique. Elle s'en tira avec une forte amende. Elle reprit le chemin de la banque Perrier-Hutin, retira de son compte les billets nécessaires au payement de la contravention et à l'achat d'une autre 2CV pour remplacer la carcasse hors d'usage, rendit visite à Rolinette à l'hôpital, lui amena des livres et des bouteilles de vin. Son amie, radieuse, se pavanait.
– Tu as vu, on me sert mes repas au lit. Maintenant, je suis Alexandre Le Bienheureux, comme Philippe Noiret.
Tout plaquer et admirer la vie depuis sa fenêtre, le rêve de chacun selon Alexandre, et, grâce à une copine alcoolique, Rolinette pouvait l'accomplir. Merci Cléo ! Cette dernière retourna au boulot, la tête basse, s'assit maussade face à une chaise vide, enveloppée d'une vague d'ennui alors que les rapports continuaient à s'empiler.
Le soir, elle s'allongeait sur son canapé bigarré écoutait du blues en rêvassant, ne demandait qu'une chose, qu'on lui fiche la paix une fois pour toutes et s'il vous plaît plus d'efforts à faire !
Il était dit que la tranquillité n'était pas pour aujourd'hui : la sonnerie stridente du téléphone supplanta la musique. – J'aurais dû décrocher–, mais bon drelin, drelin, ça insistait et sa curiosité prit le dessus sur la paresse.
C'était la voix qu'elle attendait sans l'attendre : Jean qu'elle n'avait pas revu depuis leur fuite de Prague lui glissa au creux de l'oreille :
– Comment vas-tu ? ça fait un bail !
Un flot de joie envahit Cléo qui coupa aussitôt le son.
– Ça va, ça va. Elle souriait à sa voix chaude, à ses cheveux frisés et ses yeux noirs.
– On s'est installé dans l'Aveyron avec Catherine et Isabelle. Viens nous voir, on s'amuse bien, on pourra discuter comme à Ibiza.
– Pourquoi pas, j'amènerai une copine, si tu es d'accord.
– Bien sûr si elle est aussi sympa que toi ! Ah ah ah.
Il lui expliqua la route à suivre.
Rolinette, rétablie, se déplaçait avec une canne et avait été déclarée apte au travail par les médecins.
– Tout a une fin, n'est-ce pas ?
– Tu montes encore dans ma voiture, plaisanta Cléo.
– Mais ma chère, j'aime le risque moi.
Elles gagnèrent Monfretit dans l'Aveyron. La communauté était installée dans de vieilles maisons en ruine, délaissées par leurs propriétaires. Le week-end combla leurs espérances : fumer de l'herbe, boire du thé ou de la bière, chanter à tue-tête et refaire le monde. Jean et ses compagnes maintenant adeptes de la macrobiotique, un mouvement très en vogue, ne mangeaient plus de viande, se contentaient de céréales et de légumes et d'étranges soupes aux algues, avaient l'air en forme et avançaient de nouveaux principes :
– Plus grande la face, plus grand le dos, asséna Jean un soir. Penses-y Cléo, c'est pour toi. Oui, oui…
Cléo ne comprit que bien plus tard ce qu'il voulait dire.
Ce soir-là, c'est Rolinette qui s'endormit dans les bras de Jean.
– Il est super ton copain, s'extasia-t-elle sur le chemin du retour.
– Oui, il est super acquiesça Cléo avec une légère nostalgie dans la voix.
Le silence régna durant tout le voyage.
Dès lors, les allers-retours Genève-Monfretit parachevèrent la stratégie des week-ends : des journées à dormir, des nuits entières à chanter à la lueur d'un feu de branches, à discuter en fumant beaucoup d'herbe, elle poussait dans le jardin.
– Comme autrefois rigolaient-ils en pensant à Ibiza . Oh là là, on est déjà vieux ! Eh oui, ils avaient tous passé trente ans.

